…Extraits…

LES SILENCIEUSES

Schizophrénie Littéraire

(En cours de correction chez l’éditeur)

(Extrait)

« Il écrivait en marchant, comme debout sur le ciel »

Paule du Bouchet à propos de son père

1ère CONSULTATION

J’entends des voix.

A chaque pas, elles sont là.

Je les écoute. Je prends des notes mentales.

Elle se gravent là ou là, au hasard de la marche. Je marche, je lis, je lis, je marche.

J’avance le plus droit possible et mes pensées cessent de tourner en rond. Ces voix sont habitées de coordination motrice, d’itinéraire bis, de routes secondaires qui permettent d’entendre le paysage. Je ne maîtrise rien. Je marche sur le chemin qu’elles tracent pour moi. Comme un silence, écartant tout bavardage pour donner du temps. Un autre temps.

Tout est sous incontrôle. Je n’ai plus de raisonnement. Je me sens éponge gorgée d’elles. Je transpire mes lectures. J’aère ma tête de leurs mots qui tempêtent en tous sens. J’entends juste leurs voix qui résonnent dans l’air. A chaque pas.

Ces voix me parlent, personnellement. Je suis sûre qu’elles ont écrit pour moi. Et pour des milliers d’autres femmes. D’autres hommes aussi.

Ce sont des béquilles qui me tiennent debout. Leurs mots, je les comprends. C’est un écho de l’intérieur. Leurs voix, ma voix ne font plus qu’une.

Lorsque je marche je ne suis pas seule. Il y a là toutes ces femmes qui ont donné leur parole au vide de la page. Des silencieuses. C’est là, entre le crissement du caillou sous mon pied et le vol de mes pensées. J’entends.

J’entends des voix.

Dans ma tête se tisse un voile, une trame étroite, mêlée. Des fragments de l’une, des fragments de l’autre, filent ma pensée, fabriquent mon étoffe. Une peau cotonneuse qui protège le dedans, une enveloppe invisible qui me donne une liberté intérieure. Renouer avec soi-même, faire apparaître l’invisible. Permettre à l’estime de soi de redresser la tête.

Qu’est-ce qu’une lectrice ? Qu’est-ce que la lecture laisse en soi ? Change en soi ? Jusqu’où ? C’est comme un vent de liberté qui caresse mes cheveux. C’est une trace profonde qui régénère mes neurones. Je me nourris de ces voix. Et s’il me reste quelques miettes entre les dents, c’est parce que j’ai longtemps mâché pour qu’elles passent dans mon sang.

J’éponge, je gorge, j’essore. Quelque part nous sommes tous des passeurs, des veilleurs, des régurgiteurs. Je rends, je rends au centuple. Je construis sur elles les fondations d’un être multiple au questionnement unique partagé par tous : qui suis-je ?… J’établis des strates fragiles, friables, où chacune de ces voix prend sa place, s’interpelle, se sourit. Comme une table ronde où chacune a sa réponse, différente. Quelque chose qui passe à travers leurs regards. Quelque chose que j’ai vu, que j’ai fait mien. Il n’y a pas de heurts, pas de tension. Ne sommes-nous pas des êtres profondément contradictoires ? Des êtres humains ? Je peux croire au blanc et au noir et y trouver mon équilibre. Dans un coin de la pièce, un miroir qui reflète la table ronde, où est visible un miroir qui renvoie à son tour, les voix. Les strates s’interpénètrent dans une mise en abîme sans horizon. C’est là que je me situe. Je suis. Je suis lectrice imbibée.

– A vous entendre, l’eau est présente partout. C’est peut-être votre essence ?

– Ne sommes-nous pas composés d’eau à 60 %?

– Oui, de quoi noyer les pensées ou les abreuver? L’être humain est un iceberg?

– Parce que nous sommes gelés ?

– Peut-être parce que nous sommes immergés? Comment recevez-vous ces voix ?

Je les reçois comme un cadre, une réponse, de l’écho mais aussi des yeux ouverts, de l’autorisation d’être. Peut-être qu’il y a un avant et un après ces voix… Quelquefois je me demande que serais-je sans elles.

Elles affluent à chaque pas. Ricochet de l’une à l’autre à travers mon corps. Elles ne me laissent aucun souffle, aucun répit. Quelquefois je suis noyée.

– Pourquoi n’arrêtez-vous pas de marcher ?

– Parce que j’arrêterai de respirer.1

1Notes

1ère consultation :

La patiente âgée de 50 ans est écrivain. Très attaché aux images et métaphores dans lesquelles je lis plus facilement les troubles des patients, j’ai décidé d’employer avec elle la technique de l’association libre. Après lui avoir communiqué les deux conditions principales du traitement, je l’ai laissée libre de son commencement. La première chose qu’elle a dit c’est qu’elle entendait des voix, ce qui lui permettait « d’entendre » le paysage. Intéressante image auditive et visuelle à approfondir. La patiente consulte parce que ces voix sont incontrôlables, envahissantes, tout en étant protectrice et « béquille ». Elle n’arrive plus à penser par elle-même.

A noter la symbolique très forte tout au long de la consultation, de l’eau : éponge gorgée, transpiration, essorage, lectrice imbibée, noyée. J’ai introduit le mot « iceberg et immersion » pour éclaircir un point, mais la patiente n’a pas répondu à l’attente. Émerge dans ses mots la relation à la mère de façon évidente…

LES MÉMOIRES-VEINES

DÉBARQUEMENT

La mer est immense, pour une petite fille de dix ans.

Isabelle monte dans la barque. Assise entre sa mère et son petit frère. Devant, de dos, son père, une rame dans chaque main, fait face à la mer. Derrière elle, son grand-frère, sa grande-sœur. Dans chaque recoin de la barque, des sacs de vêtements, de victuailles, de l’eau. Des couvertures aussi, les nuits sont froides. Une grande toile est tendue entre le mat et la proue pour se protéger du soleil dans la journée.

Dans leur dos, l’Espagne. Alméria. Tout leur passé, une vie de misère. Le père n’arrivait plus, par son travail, à subvenir aux besoins de sa famille. Voir ses enfants affamés, les yeux cernés, les corps affaiblis, les pieds nus, lui était insupportable. Il n’y avait plus la fierté du père de famille dans son regard, mais la honte. Honte d’être incapable de rendre heureux ceux qu’ils aimaient. Il essayait de multiplier les petits boulots mais les quelques sous qu’il ramenait au foyer ne suffisaient pas à les nourrir, encore moins à les habiller, à leur offrir la décence…

Un jour, il a entendu parler d’une terre. Une terre où tout le monde avait sa chance, où sa pitance se gagnait au courage et au travail. Il prit la décision d’emmener sa famille sur cette terre de promesse… Il était sûr que là, il trouverait son honneur et le bonheur pour ses enfants.

Les journées sont longues. La mère occupe les plus jeunes comme elle peut. Elle raconte des histoires de petit chien qui part à l’aventure ou de vilain petit canard, des contes aussi où tout fini bien, à la fin. Elle murmure des chants traditionnels. Ils parlent d’ancêtre, de l’amour et de la vie difficile. Sur la mer infinie, on entend sa voix frêle, le clapotis des rames ramenant l’eau derrière la barque et le chant des oiseaux qui murmure des nouvelles des terres. Par moment elle parle aussi de la nouvelle vie qui les attend de l’autre côté de la Méditerranée.

Les jours et les nuits se succèdent. Au début Isabelle comptait les levés de soleil.. Et puis elle a perdu le fil… On ne sait pas combien de temps dure la traversée. Cinq cents kilomètres à la rame en espérant les courants conciliants, les tempêtes au loin et les forces pour y arriver. Faut-il être vraiment désespéré pour vivre ça…

Et puis un matin, l’Algérie est là. Ils ont réussi.

Une autre aventure commence. Il faut parcourir le pays pour s’installer, là-bas, à la ville, là où il y a du travail.

Le désert, le pays est le désert. Au fond du chariot tiré par les chevaux, Isabelle et ses frères et sœurs se protègent de la chaleur et des vents le jour, du froid la nuit.

Le convoi avance lentement. On croise parfois des indigènes, vêtus de pantalons étranges et coiffés de tissus rouges, convoyant des charrettes traînées par des ânes. D’autres ânes, sellés et bridés les suivent paisiblement. Pour parcourir quatre-vingt kilomètres, il faut une semaine ou plus. Le temps n’en finit pas. Isabelle se souvient aussi de la guerre. Entre l’armée française et les arabes. Elle appelle ça la guerre de Bouamama. Il fallait se réfugier dans les forets et attendre… Mais ce qu’Isabelle n’oubliera jamais c’est les loups. Les loups qui suivent la caravane. Pour ne pas être attaquée, on lançait du pain et des victuailles. C’est ça qui marque une petite fille de 10 ans, les loups sortis des contes de fées et la guerre, en vrai…

NOS SILENCES NE NOUS PROTÉGERONT PAS

(Éditions Au Pays Rêvé – 2017)

(Extraits)

…Un malaise ? Il me dit qu’il a perdu connaissance et que les pompiers l’ont emmené à l’hôpital. Mélanie est près de lui.

Depuis ses 18 ans, Jean-Baptiste gère sa vie tout seul. Je ne m’inquiète pas pour lui. Il a la tête sur les épaules. C’est un enfant responsable qui sait ce qu’il veut et qui s’en donne les moyens. Il est parti à Avignon faire ses deux ans de préparation, puis Paris pour l’école d’ingénieur. Cela fait quatre ans que mon petit bonhomme vit sa vie, avec ses rêves en point de mire. Je le vois grandir, s’accomplir, trouver des solutions pour résoudre son monde, je suis fière de lui. Et je vais l’être plus encore. Je ne savais pas qu’on pouvait autant admirer son enfant, au-delà des limites du possible, au-delà de l’amour qu’on donne à sa chair..

A la télévision… Décès de Laurence Pernoud, auteur de « J’attends un enfant » et « J’élève mon enfant » Deux best-sellers.

Isabelle Huppert est désignée président du jury du 62ème festival de Cannes du 13 au 24 mai.

Parce que le ciel, la nuit, peut s’assombrir

Jean-Baptiste me dit que je ne dois pas m’inquiéter, qu’il est pris en charge et que très vite on saura ce qui s’est passé. Tu veux que je monte ? Je peux être là dans trois heures. Non, ça ira, si j’ai besoin de quelque chose je te dirai. Et là comment te sens-tu ? Ça va, je suis fatigué, comme si j’avais couru un marathon, mais sinon, ça va. Tu as vu le médecin ? L’interne des urgences. Ils viennent de me faire passer un scanner, j’attends les résultats. Je verrai le médecin après. Je te rappelle quand j’en sais plus. D’accord, tu me rappelles, même si c’est tard. J’attends. Et si tu ne m’appelles pas c’est moi qui t’appellerai. Je sais Maman, ne t’inquiète pas, je te rappelle.

Dimanche 4 janvier 2009, 20 heures. Je pleure. J’ai oublié les vacances, le nouvel an et la définition de l’espoir.

Le médecin n’est pas venu tout de suite. 22 heures 30. Je rappelle Jean-Baptiste. Je ne me souviens plus du film à la télévision. Il faut patienter. Je raccroche. 1heure du matin. Le médecin a dit que ce malaise ressemblait à une crise d’épilepsie et qu’il faudrait passer une IRM pour être sûr. Demain. Jean-Baptiste doit rester à l’hôpital. Je monte ? Non Maman, ça va aller. 2 heures du matin. J’allume mon ordinateur. Internet. Google.

…Crise d’épilepsie : La nature des crises d’épilepsie varie selon la partie du cerveau soumise aux « orages neuronaux ». Les crises partielles ont pour origine le dysfonctionnement d’une partie seulement du cerveau, entraînant des symptômes variables selon la région touchée. Le « court-circuit » est localisé.

La crise s’associe à une perte de conscience, accompagnée de gestes saccadés incontrôlés, regard égaré ou fixe, déambulations sans but précis, perte de contact avec l’entourage immédiat. Le patient ne conserve aucun souvenir de la crise mais en ressort épuisé.

Du grec « epilpsis » : action de saisir, de mettre la main sur quelque chose, attaque, interception, arrêt soudain. Qu’as-tu saisi mon fils ? Qu’as-tu intercepté ? Qui t’attaque ? Qui t’arrête ? Qui se permet de te mettre la main dessus ?…

….Dans l’antiquité le « mal sacré » : lorsque l’on croisait un épileptique on devait se cracher dans la tunique pour éloigner le démon.

La maladie appelée au Moyen Age le « mal de Saint Jean », Jean le Baptiste doit ce patronage au fait que Salomé pour obtenir sa tête pratiqua la danse des 7 voiles (danse frénétique). Dans certaines régions les épileptiques attendaient avec angoisse le 24 juin pour devenir un « danseur de St Jean » espérant ainsi être soulagés de ce mal, s’ils dansaient devant l’autel du saint. Est-ce une malédiction ? Je n’aurais pas dû te donner ce prénom…

…Personnalités atteintes : Alexandre le grand, Jules César, Jeanne D’arc, le cardinal Richelieu, Napoléon 1er, Pie IX, Gustave Flaubert, Alfred Nobel… Mon grand homme parmi les grands…

JOURNAL II COMPOSTELLE

(Éditions Au pays Rêvé – 2015)

(Extrait)

Au début on se demande ce que ça va changer.

Le quotidien est brutal.

Très vite on se demande aussi pourquoi…pas de réponse, pas encore. Un bruit sourd qui enfle, envahit et résonne sous la peau. On se dit, je vais survivre. Je vais organiser ma vie, j’apprivoiserai le réveil, je ferai ça et ça. Je mettrai des garde-temps. Je me lèverai tôt pour profiter de la fraîcheur. J’écrirai. Surtout ne pas se laisser submerger, ne pas perdre son temps. Espace dérisoire. Ne pas glisser lentement dans le gouffre. Ne pas devenir gouffre. Furtivement la vision de son dernier regard. Très vite… comme un mirage … Effacer, ne pas laisser les idées noires m’engloutir Faire de ce moment, un temps de réflexion, mettre à profit. Urgence de ne pas mourir trop vite. Ne pas s’apitoyer sur son sort. Seule, on peut vivre, survivre,

Heureuse? Gérer au mieux l’absent…

« C’est de nos sens que proviennent toute vraisemblance, toute bonne conscience, toute évidence de vérité »(3)

Jeudi.« J’ai envie de partir ». La phrase, sa phrase est morbide. Sur mon visage, tous les stigmates du laisser pour compte. Respirer. « Je voudrais faire un bout du chemin ». La terre se désagrège. J’ai les pieds dans l’eau. Je me noie. « J’ai besoin de ta bénédiction ». Me voici élevée au rang de sainte. Avec une auréole grand angle, qui cache le soleil. Une sainte réalité de façade qui exauce les vœux. Au nom du père, de l’amant, de l’amour, Amen. Établir un processus de paix. S’oublier. Faire et donner. Comprendre l’autre. Au mieux, l’entendre. Lui parler de la pluie, du beau temps et du sac à dos. Se soucier d’une organisation. Faire semblant de. Ne pas poser la question du départ. Ne pas enclencher les compteurs. « Demain ». Le couperet développe la rumeur d’un été pourri…

Vendredi. Arles. J’ai découpé un cahier format A4 dans la largeur. Une partie pour lui. Une partie pour moi. Il écrira le journal de Compostelle, j’écrirai le journal II Compostelle. Celui que l’on ne raconte pas. Deux parties d’un tout. Le papier à l’œuvre. Histoire de ne pas oublier notre poison quotidien… « Drôle de départ. J’ai failli rater le train pour Arles. Le bus qui devait m’emmener à la gare est tombé en panne. Je n’avais pas de solution. Il restait dix minutes et plusieurs kilomètres à faire à pied. En discutant avec le chauffeur, il a remarqué la coquille accrochée à mon sac à dos. « Vous aller à Compostelle ? C’est bien. Je suis musulman, c’est un peu comme notre pèlerinage à la Mecque, on part chercher quelque chose et c’est le voyage qui répond. » J’ai souri parce que tous les hommes ont les mêmes aspirations. Un bus vide à croiser notre véhicule immobile. « Tu peux l’emmener à la gare, il va rater son train ». J’ai changé de car, j’ai pu prendre mon train. La grâce est parfois dans le regard des hommes. »

« Supprimer en soi l’idée de mérite ; il y a un grand achoppement pour l’esprit » (1)

Voie d’Arles. La plus ancienne des chemins de Compostelle

« Église Saint-Trophime, pastoral du tourisme. 12 rue du Cloître.

Édifice imposant de l’architecture romane provençale. Le statuaire du portail vous apporte le jugement dernier. Marcher dans la cathédrale c’est remonter le temps des hommes.

Demander le père Wauquier. Le père Wauquier n’est pas là. Un autre prêtre me remet la crédantiale. Je n’ai pas droit à un échange, un conseil, une parole. Il est 17H. Les portent ferment. Je sais que ce voyage je dois le faire seul. C’est déjà le cas… Je prends la route. C’est en tremblant que je fais mon premier pas. »

C’est une histoire de flou. Lorsque je lui demande pourquoi il est parti. « J’ai quitté la maison pour me fuir ». Peut-on se fuir ? Illusion d’un homme qui crie. Je sens sa douleur depuis quelques mois. Une chute, figure libre. Son âme est un jardin de pierre, les petits cailloux de ce qui reste à prouver. « Il y a beaucoup de choses que j’ai essayé dans le rêve, mais qui n’ont pas réussi ». Peut-on sublimer les blessures du passé ? Demain commence hier… « Je voulais vivre une balade sauvage. Les genoux écorchés. Les ampoules sous mes pieds. ». Petit soldat du refus… Celui de ne pas être… Un mec vidé qui attend la violence. Avoir ou non une tombe l’indiffère. Ce qu’il veut c’est une histoire…

La nationale sort de la ville et m’accompagne. Tout est simple, cohérent. La route est droite. Je vois l’horizon. Mes premiers pas sont naturels.

J’ai pris la décision de partir en quelques secondes, comme une évidence. Nous parlions, avec mon épouse, de ce chemin de Compostelle depuis plusieurs années. Et l’ambition de l’accomplir sur quelques saisons. Par tranche de quinze jours, pendant nos vacances. Et puis il y avait toujours un autre projet plus urgent, un autre projet plus important. Aller voir notre fils au Canada. Remettre en état le jardin qui ressemblait aux steppes de Mongolie. Changer les volets décrépis et grinçants. Installer notre fille dans sa nouvelle vie…Les années passent et je me sens vieux et épuisé. Depuis quelques mois je me pose des questions. Trop. Le chemin parcouru, la réalisation de mes envies, ma famille, moi… Un malaise permanent, un goût de sable gris… Et puis là, dans mes pensées, la solution naturelle. Compostelle. Peut-être une réponse… Au moins un bout de chemin… J’allais partir seul. Sans mon épouse. Je lui ai demandé son consentement. Il ne m’a pas fallu longtemps pour réunir ce dont j’avais besoin. Gamelles, réchaud, duvet, nourriture, cartes, livres, médicaments, pansements, rechanges, chaussures de marche. Tout était déjà prêt dans ma tête. Ma femme reste silencieuse. Perdue peut-être. Mais à ce moment-là, plus rien ne me retient.

J’aperçois au loin un pont, peut-être un aqueduc, comme une porte d’entrée sur le territoire de l’eau. Le crépuscule joue ses rouges flamboyants derrière les pierres antiques. Une belle vision à huis clos, rien que pour moi… Soudain je sens une violence, immense et minuscule, une attaque de moustiques par milliers, par million. Je n’arrive plus à respirer. J’ai beau battre des bras et des mains. Mes yeux, ma bouche, mon nez envahis d’insectes. Je n’ai pas de solution. Il faut courir vite, rebrousser chemin, fuir. Quelques centaines de mètres plus loin, je peux à nouveau respirer. Il me reste la mémoire d’un rideau de feu infranchissable et la brûlure de milliers de piqûres sur mon visage et mon corps. Renoncer. Comme un message. Un avertissement. Non. Je continue. Je rejoins la ville et je m’arrête dans la première pharmacie que je trouve. « Je vous donne ce que j’ai de plus répulsif. Vous en aurez besoin. ». Armé comme un chevalier de la cour d’Arthur, je reprends la route. Averti et aspergé du produit répulsif . J’ai franchi la première épreuve qui se présente à moi. Celle qui mesure la volonté du voyage…

« Je me suis fait rôdeur pour pouvoir frôler tout ce qui rôde : je me suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer et j’ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde » (1)

Et là, le doute. L’ennemi silencieux. Ici l’ombre qui guette. Ne pas faillir. Ne pas penser. Si penser. Écarter les horreurs. Trouver le temps des grâces. Ne pas se voir, cinquante ans, moche et seule. Établir une histoire d’anti-rides. En attendant…

Je prends une carte. Je le suis. C’est mon voyage dans une guerre invisible. Un requiem pour oiseau migrateur. Marquer en rouge les nuits passées au loin. Faire de cet homme un héros très discret. Promenade blanche d’une légende qui marche. Le suivre d’un regard intérieur, à corps et à cru. J’établis la liste des pensées correctes. L’Adagio des épreuves. Je suis prête à croire à la carte des jours. En attendant…

Les personnes qui habitent le long des chemins de Compostelle ont l’habitude du pèlerin. L’accoutrement trahit la cause : bâton de pèlerin, sac à dos, chapeau ! Une belle image d’Épinal ! Ce que ces personnes savent aussi c’est que ce pèlerin a quelque chose à régler…

J’ai perdu beaucoup de temps avec l’histoire des moustiques. La nuit tombe et je ne suis toujours pas à l’étape suivante. J’entends derrière mon dos une fourgonnette arriver, je tends le pouce. L’homme qui conduit, une cinquantaine d’années, les cheveux gris sauvage, un ventre bien assis derrière son volant. Face au pèlerin, il sait pouvoir s’épancher, il comprendra… Il est plombier et sa vie ne lui convient plus. Les horaires envahissants, les déplacements, toujours sur la route, l’absence de vie de famille. Il en a marre. Alors il va tout plaquer et s’acheter un camion à pizza ! Ne travailler que quelques heures, près de chez lui… Une sorte de paradis… Je ne dit rien. Cela me replonge des années en arrière. Au début de ma carrière professionnelle. J’étais très instable. Sans cesse quelque chose qui ne convenait pas. Je changeai de travail fréquemment. Toujours sur un coup de tête… Plus tard je me suis rendu compte que le problème n’était pas le travail mais moi. J’ai changé ma façon de voir la vie et j’ai trouvé la régularité professionnelle. On peut décider de saisir le côté sombre des choses ou de se tourner vers la lumière.. Peut-être que si cet homme prenait le chemin…

« Et qu’est-ce sinon des fragments de notre propre moi que vous voudriez écarter pour devenir libre ? »(2)

Dans l’évier, Beyrouth. Les assiettes s’entassent, les verres se frayent un chemin entre deux couteaux et une cuillère. La casserole pleine d’eau accueille les autres couverts. La passoire surnage laissant passer l’eau huileuse par ses pores. Les marais de Miami. Faire couler l’eau très chaude pour dégraisser, injecter le liquide vaisselle au cœur de l’éponge, une, deux pressions cardiaques pour répartir le produit. Le geste leste, sur, recouvre les verres de mousse blanche dessinant la carte géographique d’un pays nouveau. Les assiettes jouent les frisbees inuits, les couverts entament une nouvelle partie de mikado, la passoire et la casserole jouent des coudes dans l’espace étriqué, à qui restera Iceberg émergé sans perdre la face. L’évier se transforme en hiver à Moscou, la mousse-propre-blanche habille de dentelle les contenants/continents du dernier repas. Un pipeline aqueux déverse le Mississippi sur les céramiques lustrées, les inox flamboyants et les verres invisibles. Tout brille. Tout glisse. L’égouttoir se charge de recueillir la ménagère liftée laissant la pile en pataugeoire à cochon. La force centrifuge du bouchon de bonde aspire le souvenir visible de la vaisselle laissant aux soins de l’éponge d’effacer toute trace, toute empreinte. Il ne reste que la satisfaction de savoir que rien ne s’est passé.

1 – Les nourritures terrestres – André Gide

2 – le prophète – Khalil Gibran

3 – Par de là le bien et le mal – Friedrich Nietzsche…

Le corps liquide

(Éditions A l’Art Plume – 2011)

J’ai senti venir la brise.

Les nouvelles qui flottaient, étaient pour moi.

Enfin, je crois.

Qu’y-a-t-il derrière des persiennes fermées?

Toutes ces vies de l’ombre

Éclaboussées…

La chaleur est dedans,

Étouffante.

J’y ai cru, mon amour.

Une femme écarte le rideau.

Derrière la fenêtre fermée, elle regarde les autres.

La cendre de la cigarette consume sa vie.

Le pot de fleur qui lui sert de cendrier

Est tombé, la semaine dernière.

Depuis, elle jette tout ce qui est fini,

Directement dans la rue.

Elle s’est jetée un Mardi.

Je suis à l’ombre d’un arbre qui a 400 ans.

J’ai chaud de tant de vie!

Mes premières chaleurs depuis que tu es parti.

Amour.

Substance dure et compacte de l’intérieur.

Je te bois

Tu me bois

Il se bois

Nous nous boyons

Vous vous boyez

Ils se boient.

Ce qui me reste de toi.

Humeur liquide secrétée par l’œil.

Je te larme

Tu me larmes

Il se larme

Nous nous larmons

Vous vous larmez

Ils s’alarment.

Avec ton silence…

Mouillage intact pré-fabrique l’alibi réversible.

Tu fais mon autoportrait.

Sous surveillance.

Mon corps essore ses eaux.

Passer la langue sur…

Une journée à trottoirs

(Éditions En Contre Haut – 2014 – Épuisé – Livre d’artiste)

« A l’orée de l’air, une étoile se fait jour »

André Du Bouchet

A Darinka

J’habite dans mon ombre.

La rue est étroite. Les balcons se touchent.

L’immeuble d’en face est vide.

Je suis fille unique.

Effacer le nom des rues pour oublier le passé.

Retour à la page blanche.

Celle que l’on n’a pas encore écrite,

J’inspire. Je m’inspire. J’inspire, je m’inspire, Ainsi viennent les mots.

…Pour ainsi dire…

Quelques sanglots écartent encore le silence.

On est encore plus seul au milieu de rien.

Le feu a pris le devant de la scène.

La borne à incendie au coin de la rue, est vide.

Laisser faire. Laisser faire. Laisser faire.

Le désir c’est fragile il faut souffler dessus.

Se coucher, là, au milieu du croisement.

Fermer les yeux. Attendre.

Ne plus avoir envie.

C’est une journée à trottoirs aujourd’hui.