…Extraits…

LES SILENCIEUSES

Schizophrénie Littéraire

(En cours de correction chez l’éditeur)

(Extrait)

« Il écrivait en marchant, comme debout sur le ciel »

Paule du Bouchet à propos de son père

1ère CONSULTATION

J’entends des voix.

A chaque pas, elles sont là.

Je les écoute. Je prends des notes mentales.

Elle se gravent là ou là, au hasard de la marche. Je marche, je lis, je lis, je marche.

J’avance le plus droit possible et mes pensées cessent de tourner en rond. Ces voix sont habitées de coordination motrice, d’itinéraire bis, de routes secondaires qui permettent d’entendre le paysage. Je ne maîtrise rien. Je marche sur le chemin qu’elles tracent pour moi. Comme un silence, écartant tout bavardage pour donner du temps. Un autre temps.

Tout est sous incontrôle. Je n’ai plus de raisonnement. Je me sens éponge gorgée d’elles. Je transpire mes lectures. J’aère ma tête de leurs mots qui tempêtent en tous sens. J’entends juste leurs voix qui résonnent dans l’air. A chaque pas.

Ces voix me parlent, personnellement. Je suis sûre qu’elles ont écrit pour moi. Et pour des milliers d’autres femmes. D’autres hommes aussi.

Ce sont des béquilles qui me tiennent debout. Leurs mots, je les comprends. C’est un écho de l’intérieur. Leurs voix, ma voix ne font plus qu’une.

Lorsque je marche je ne suis pas seule. Il y a là toutes ces femmes qui ont donné leur parole au vide de la page. Des silencieuses. C’est là, entre le crissement du caillou sous mon pied et le vol de mes pensées. J’entends.

J’entends des voix.

Dans ma tête se tisse un voile, une trame étroite, mêlée. Des fragments de l’une, des fragments de l’autre, filent ma pensée, fabriquent mon étoffe. Une peau cotonneuse qui protège le dedans, une enveloppe invisible qui me donne une liberté intérieure. Renouer avec soi-même, faire apparaître l’invisible. Permettre à l’estime de soi de redresser la tête.

Qu’est-ce qu’une lectrice ? Qu’est-ce que la lecture laisse en soi ? Change en soi ? Jusqu’où ? C’est comme un vent de liberté qui caresse mes cheveux. C’est une trace profonde qui régénère mes neurones. Je me nourris de ces voix. Et s’il me reste quelques miettes entre les dents, c’est parce que j’ai longtemps mâché pour qu’elles passent dans mon sang.

J’éponge, je gorge, j’essore. Quelque part nous sommes tous des passeurs, des veilleurs, des régurgiteurs. Je rends, je rends au centuple. Je construis sur elles les fondations d’un être multiple au questionnement unique partagé par tous : qui suis-je ?… J’établis des strates fragiles, friables, où chacune de ces voix prend sa place, s’interpelle, se sourit. Comme une table ronde où chacune a sa réponse, différente. Quelque chose qui passe à travers leurs regards. Quelque chose que j’ai vu, que j’ai fait mien. Il n’y a pas de heurts, pas de tension. Ne sommes-nous pas des êtres profondément contradictoires ? Des êtres humains ? Je peux croire au blanc et au noir et y trouver mon équilibre. Dans un coin de la pièce, un miroir qui reflète la table ronde, où est visible un miroir qui renvoie à son tour, les voix. Les strates s’interpénètrent dans une mise en abîme sans horizon. C’est là que je me situe. Je suis. Je suis lectrice imbibée.

– A vous entendre, l’eau est présente partout. C’est peut-être votre essence ?

– Ne sommes-nous pas composés d’eau à 60 %?

– Oui, de quoi noyer les pensées ou les abreuver? L’être humain est un iceberg?

– Parce que nous sommes gelés ?

– Peut-être parce que nous sommes immergés? Comment recevez-vous ces voix ?

Je les reçois comme un cadre, une réponse, de l’écho mais aussi des yeux ouverts, de l’autorisation d’être. Peut-être qu’il y a un avant et un après ces voix… Quelquefois je me demande que serais-je sans elles.

Elles affluent à chaque pas. Ricochet de l’une à l’autre à travers mon corps. Elles ne me laissent aucun souffle, aucun répit. Quelquefois je suis noyée.

– Pourquoi n’arrêtez-vous pas de marcher ?

– Parce que j’arrêterai de respirer.1

1Notes

1ère consultation :

La patiente âgée de 50 ans est écrivain. Très attaché aux images et métaphores dans lesquelles je lis plus facilement les troubles des patients, j’ai décidé d’employer avec elle la technique de l’association libre. Après lui avoir communiqué les deux conditions principales du traitement, je l’ai laissée libre de son commencement. La première chose qu’elle a dit c’est qu’elle entendait des voix, ce qui lui permettait « d’entendre » le paysage. Intéressante image auditive et visuelle à approfondir. La patiente consulte parce que ces voix sont incontrôlables, envahissantes, tout en étant protectrice et « béquille ». Elle n’arrive plus à penser par elle-même.

A noter la symbolique très forte tout au long de la consultation, de l’eau : éponge gorgée, transpiration, essorage, lectrice imbibée, noyée. J’ai introduit le mot « iceberg et immersion » pour éclaircir un point, mais la patiente n’a pas répondu à l’attente. Émerge dans ses mots la relation à la mère de façon évidente…

LES MÉMOIRES-VEINES

(En cours de correction chez l’éditeur)

(Extrait)

1830-1962

ALGÉRIE

DÉBARQUEMENT

La mer est immense, pour une petite fille de dix ans.

Isabelle monte dans la barque. Assise entre sa mère et son petit frère. Devant, de dos, son père, une rame dans chaque main, fait face à la mer. Derrière elle, son grand-frère, sa grande-sœur. Dans chaque recoin de la barque, des sacs de vêtements, de victuailles, de l’eau. Des couvertures aussi, les nuits sont froides. Une grande toile est tendue entre le mat et la proue pour se protéger du soleil dans la journée.

Dans leur dos, l’Espagne. Alméria. Tout leur passé, une vie de misère. Le père n’arrivait plus, par son travail, à subvenir aux besoins de sa famille. Voir ses enfants affamés, les yeux cernés, les corps affaiblis, les pieds nus, lui était insupportable. Il n’y avait plus la fierté du père de famille dans son regard, mais la honte. Honte d’être incapable de rendre heureux ceux qu’ils aimaient. Il essayait de multiplier les petits boulots mais les quelques sous qu’il ramenait au foyer ne suffisaient pas à les nourrir, encore moins à les habiller, à leur offrir la décence…

Un jour, il a entendu parler d’une terre. Une terre où tout le monde avait sa chance, où sa pitance se gagnait au courage et au travail. Il prit la décision d’emmener sa famille sur cette terre de promesse… Il était sûr que là, il trouverait son honneur et le bonheur pour ses enfants.

Les journées sont longues. La mère occupe les plus jeunes comme elle peut. Elle raconte des histoires de petit chien qui part à l’aventure ou de vilain petit canard, des contes aussi où tout fini bien, à la fin. Elle murmure des chants traditionnels. Ils parlent d’ancêtre, de l’amour et de la vie difficile. Sur la mer infinie, on entend sa voix frêle, le clapotis des rames ramenant l’eau derrière la barque et le chant des oiseaux qui murmure des nouvelles des terres. Par moment elle parle aussi de la nouvelle vie qui les attend de l’autre côté de la Méditerranée.

Les jours et les nuits se succèdent. Au début Isabelle comptait les levés de soleil.. Et puis elle a perdu le fil… On ne sait pas combien de temps dure la traversée. Cinq cents kilomètres à la rame en espérant les courants conciliants, les tempêtes au loin et les forces pour y arriver. Faut-il être vraiment désespéré pour vivre ça…

Et puis un matin, l’Algérie est là. Ils ont réussi.

Une autre aventure commence. Il faut parcourir le pays pour s’installer, là-bas, à la ville, là où il y a du travail.

Le désert, le pays est le désert. Au fond du chariot tiré par les chevaux, Isabelle et ses frères et sœurs se protègent de la chaleur et des vents le jour, du froid la nuit.

Le convoi avance lentement. On croise parfois des indigènes, vêtus de pantalons étranges et coiffés de tissus rouges, convoyant des charrettes traînées par des ânes. D’autres ânes, sellés et bridés les suivent paisiblement. Pour parcourir quatre-vingt kilomètres, il faut une semaine ou plus. Le temps n’en finit pas. Isabelle se souvient aussi de la guerre. Entre l’armée française et les arabes. Elle appelle ça la guerre de Bouamama. Il fallait se réfugier dans les forets et attendre… Mais ce qu’Isabelle n’oubliera jamais c’est les loups. Les loups qui suivent la caravane. Pour ne pas être attaquée, on lançait du pain et des victuailles. C’est ça qui marque une petite fille de 10 ans, les loups sortis des contes de fées et la guerre, en vrai…

Isabelle s’est mariée, a fondé une famille. Son mari, employé aux Chemins de fer Algérien, était très fier d’avoir conduit l’une des premières locomotives à vapeur d’Algérie ! Une belle invention de l’homme ! Il revenait noir de charbon à la maison mais toujours heureux. Isabelle protestait, par principe, bougonnant dans ses jupons. Parce que le linge était aussi noir que son visage et la lessive à l’époque, c’était un évènement ! L’évènement du lundi. On passait toute la journée à laver, les mains dans l’eau froide à frotter le savon sur le tissu pour sortir un jus noir qu’il fallait rincer à bras le corps dans le lavoir.

C’était une vie simple, une vie de labeur mais une vie heureuse…..

NOS SILENCES NE NOUS PROTÉGERONT PAS

(Éditions Au Pays Rêvé – 2017)

(Extraits)

…Un malaise ? Il me dit qu’il a perdu connaissance et que les pompiers l’ont emmené à l’hôpital. Mélanie est près de lui.

Depuis ses 18 ans, Jean-Baptiste gère sa vie tout seul. Je ne m’inquiète pas pour lui. Il a la tête sur les épaules. C’est un enfant responsable qui sait ce qu’il veut et qui s’en donne les moyens. Il est parti à Avignon faire ses deux ans de préparation, puis Paris pour l’école d’ingénieur. Cela fait quatre ans que mon petit bonhomme vit sa vie, avec ses rêves en point de mire. Je le vois grandir, s’accomplir, trouver des solutions pour résoudre son monde, je suis fière de lui. Et je vais l’être plus encore. Je ne savais pas qu’on pouvait autant admirer son enfant, au-delà des limites du possible, au-delà de l’amour qu’on donne à sa chair..

A la télévision… Décès de Laurence Pernoud, auteur de « J’attends un enfant » et « J’élève mon enfant » Deux best-sellers.

Isabelle Huppert est désignée président du jury du 62ème festival de Cannes du 13 au 24 mai.

Parce que le ciel, la nuit, peut s’assombrir

Jean-Baptiste me dit que je ne dois pas m’inquiéter, qu’il est pris en charge et que très vite on saura ce qui s’est passé. Tu veux que je monte ? Je peux être là dans trois heures. Non, ça ira, si j’ai besoin de quelque chose je te dirai. Et là comment te sens-tu ? Ça va, je suis fatigué, comme si j’avais couru un marathon, mais sinon, ça va. Tu as vu le médecin ? L’interne des urgences. Ils viennent de me faire passer un scanner, j’attends les résultats. Je verrai le médecin après. Je te rappelle quand j’en sais plus. D’accord, tu me rappelles, même si c’est tard. J’attends. Et si tu ne m’appelles pas c’est moi qui t’appellerai. Je sais Maman, ne t’inquiète pas, je te rappelle.

Dimanche 4 janvier 2009, 20 heures. Je pleure. J’ai oublié les vacances, le nouvel an et la définition de l’espoir.

Le médecin n’est pas venu tout de suite. 22 heures 30. Je rappelle Jean-Baptiste. Je ne me souviens plus du film à la télévision. Il faut patienter. Je raccroche. 1heure du matin. Le médecin a dit que ce malaise ressemblait à une crise d’épilepsie et qu’il faudrait passer une IRM pour être sûr. Demain. Jean-Baptiste doit rester à l’hôpital. Je monte ? Non Maman, ça va aller. 2 heures du matin. J’allume mon ordinateur. Internet. Google.

…Crise d’épilepsie : La nature des crises d’épilepsie varie selon la partie du cerveau soumise aux « orages neuronaux ». Les crises partielles ont pour origine le dysfonctionnement d’une partie seulement du cerveau, entraînant des symptômes variables selon la région touchée. Le « court-circuit » est localisé.

La crise s’associe à une perte de conscience, accompagnée de gestes saccadés incontrôlés, regard égaré ou fixe, déambulations sans but précis, perte de contact avec l’entourage immédiat. Le patient ne conserve aucun souvenir de la crise mais en ressort épuisé.

Du grec « epilpsis » : action de saisir, de mettre la main sur quelque chose, attaque, interception, arrêt soudain. Qu’as-tu saisi mon fils ? Qu’as-tu intercepté ? Qui t’attaque ? Qui t’arrête ? Qui se permet de te mettre la main dessus ?…

….Dans l’antiquité le « mal sacré » : lorsque l’on croisait un épileptique on devait se cracher dans la tunique pour éloigner le démon.

La maladie appelée au Moyen Age le « mal de Saint Jean », Jean le Baptiste doit ce patronage au fait que Salomé pour obtenir sa tête pratiqua la danse des 7 voiles (danse frénétique). Dans certaines régions les épileptiques attendaient avec angoisse le 24 juin pour devenir un « danseur de St Jean » espérant ainsi être soulagés de ce mal, s’ils dansaient devant l’autel du saint. Est-ce une malédiction ? Je n’aurais pas dû te donner ce prénom…

…Personnalités atteintes : Alexandre le grand, Jules César, Jeanne D’arc, le cardinal Richelieu, Napoléon 1er, Pie IX, Gustave Flaubert, Alfred Nobel… Mon grand homme parmi les grands…

A la télévision… La consommation française d’électricité a atteint un record historique à 18H45, 89 480 mégawatts, en raison de la vague de froid qui touche le pays.

5 heures, il fait froid. La maison ne se réchauffe pas. Mon corps tremble. Je déplace le thermostat. 23, 24, 27°. Je participe à la consommation historique d’électricité. Je m’en fous. Je colle mes mains sur le radiateur bouillant. Ma peau brûle. Insoutenable. Je sens la piqûre de la fonte incruster son empreinte dans mes paumes. De nouvelles lignes de vie, rectilignes, solides ? Pour s’appuyer dessus. Des lignes indélébiles, mais je ne le sais pas encore. J’ai froid. Il est 7 heures. Je vais prendre une douche chaude, brûlante.

La nature des mots

A la télévision… Deuxième journée consécutive historique de consommation française d’électricité.

– Alors ces vacances, bien passées ?

– Non.

Je n’ai pas envie d’être polie, je n’ai pas envie de faire semblant. Parce que ma vie, là, n’est pas un bonbon rose qui diffuse du sucre. Qu’espèrent les gens en nous posant la question ? S’attendent-ils à une réponse exacte, vraiment ? – oui, trop courtes comme toujours -, – Elles étaient les bienvenues -, – La famille, la fête,… – … On ne devrait jamais poser la question… Que sait-on de la vie des autres ? Que sait-on de leur souffrance ? Que sait-on de leur peur ?

En répondant – non – Il n’y a pas de suite possible. Les autres sont stoppés dans leurs automatismes. Ils perçoivent les sables mouvants au fond de votre regard… Ils ne veulent pas y mettre les pieds… Les autres se taisent alors. Ils s’en vont. Ils vous laissent tranquille, de peur de devoir… C’est tout ce que je demande : laissez-moi tranquille !

Le monde s’écroule. Où sont mes repères ? Qui suis-je ? Du silence, de la terreur. Je n’existe plus. Le souvenir n’a pas de fil. Je deviens une écriture non liée. Les éléments affluent par intensité discontinue, laissant le quotidien à l’oubli. Je mange, je travaille, je me déplace, je dors, enfin j’essaie. Je ne me souviens plus des jours sans mon fils. Des jours à vivre. Bouger comme si rien n’avait changé. Des jours gris, sans odeurs, des jours froids. Des jours à vivre quand même. Mon mari, ma fille ? Peut-être qu’ils sont là. Peut-être qu’ils vivent aussi de l’inquiétude, s’en nourrissent. Je ne sais pas. J’ai refermé ma coquille. Je ne vois plus rien. Ces jours sont effacés de la carte. Plus de géolocalisation, plus d’itinéraires d’un point à un autre, j’erre. J’habite où déjà? Loin, ailleurs, indéfini. Absence de latitude. « Vous êtes ici » puisque vous le dîtes. Je ne sais plus. Absence de souvenirs arrachés au vide. Rien d’autre.

Tout est allé très vite. Une guillotine affûtée. L’IRM a révélé une lésion sombre dans la partie frontale gauche de la tête de mon fils. Jean-Baptiste est sorti de l’hôpital avec le numéro de téléphone du professeur Laurent Capelle, neurochirurgien à la Pitié-Salpêtrière à Paris. Il a eu un rendez-vous la semaine suivante.

Je voudrais que ce médecin soit peu ordinaire. Il a la vie de mon fils entre les mains. Ces mains justement. Je les vois fines et précises. J’imagine qu’il s’exerce régulièrement au piano. En montant et descendant ses gammes, il visualise la précision microscopique de ses gestes. Un virtuose du scalpel qui cisèle le marbre d’un geste sûr, d’un seul trait. Sans possibilité de rattraper son acte. Comme s’il jouait sa vie à chaque coupure. Que chaque entaille soit une œuvre d’art, unique, parfaite. J’aimerais qu’il se considère comme un artiste, avec la sensibilité et l’intuition d’un maître. J’aimerais qu’il ait choisi son métier comme on entre dans les ordres. Une vocation suprême et supérieure.

Plus tard, en le rencontrant, j’ai vu son visage taillé à la serpe, ses yeux sombres, profonds, connectés à la quête du Graal humaniste et sa coiffure, une coupe au bol moyenâgeuse, a plongé mes certitudes dans la chevalerie des temps modernes. Un chevalier dont les armes sont passées de l’épée au bistouri. J’en aurais fait dans mon imagination un presque dieu, s’il n’était pas si humain…

Je n’étais pas là quand Jean-Baptiste a appris que sa vie allait basculer à 23 ans. La terre qui se dérobe, plus de bitume, ni de certitude. Un autre avenir. Ou pas. Une chute qui s’écrase au fond. Aucun moyen de se rattraper aux parois. Il n’y a pas de parois. Je n’étais pas là. Qu’a-t-il ressenti ? Qu’a crié son ventre ? Sa tête ? Sa peau, quand le monde autour de lui s’est écroulé ? A-t-il hurlé en silence, appelé au secours, appelé « Maman ! » ? A-t-il perdu pied ? A-t-il compris ? Accepté ? Espéré ? Je n’étais pas là. La seule chose que je sais, c’est ce que j’ai ressenti, dans ma chair, celle qui garde le souvenir de sa vie… Ce n’est pas une lésion, c’est un Gliome Frontal Gauche. .. GFG… Les nouvelles initiales de la terreur… Mon mal incurable… Son mal à vivre… Une voie à issue ?

Peut-être que le professeur Capelle a un grand bureau, encombré de dossiers à couverture jaune et de multiples prospectus médicaux entassés pêle-mêle derrière le pot à crayon. Il a sûrement un ordinateur à écran plat qui occupe la place principale, ne laissant à la main que vingt centimètres carré pour remplir les ordonnances. Il doit y avoir un ou deux objets insolites en bois ou en pierre. Un souvenir, un cadeau dont le patient ne connaît pas la signification, qui n’a pas de sens, là, à cet instant. Mais cet objet, chacun le scrutera, l’interrogera, lui donnera une histoire, dans les premières minutes de la consultation. Comme une échappatoire, une excuse pour ne pas être attentif aux mots du médecin. Comme une bulle d’oxygène avant de perdre le souffle.

Derrière le bureau, adossé au mur, une bibliothèque, qui a l’origine, était rangée. Des livres sur la neurochirurgie, aux couvertures sombres, une tête-mannequin au crâne ouvert montrant les méandres neuronaux. Peut-être un cadre avec un diplôme, le dernier, celui qui lui confère le droit d’être ce qu’il est. Et puis les années qui accumulent d’autres livres, des photos de famille, des dossiers reliés, le tout moins bien rangé, le tout sans avoir de place véritable, le tout pour parfaire la confusion des savoirs accumulés.

Et peut-être que devant ce bureau, face au professeur il y a deux fauteuils. Deux fauteuils en cuir, avec une belle assise. Deux, parce qu’il est de bon ton de ne pas être seul, pour mieux comprendre, mieux entendre. Deux, parce que l’Homme a besoin face à la maladie, de soutien. Que quelqu’un d’autre accuse la même chose, entende le même verdict. Pour être sûr, pour avoir un témoin de cet instant, pour y croire. Partager le couperet pour qu’il soit moins lourd.

Et puis avant le cabinet du médecin, il y a la salle d’attente……

Février, le grand froid

Un autre coup de fil. Une autre crise d’épilepsie. D’autres vacances, en février.

Cette fois-ci je monte. Dans huit heures je serai près de lui. La voiture sur la route, la nuit. Denys, Darinka et mes larmes qui coulent sans bruit.

Huit heures qui ont duré une éternité, qui n’ont pas existé. Je ne me souviens de rien. Juste mes pensées en boucle. Impossible d’être autre chose qu’une émotion submergée. Rien à la surface. Rien.

A la télévision…Le 5 février 2009, parution « Les lieux de Marguerite Duras » Gallimard…

«J’ai connu Marguerite Duras en 1966, sur le tournage de son premier film La Musica. C’est là que nous nous sommes liées d’une amitié qui devait durer jusqu’à sa mort. En 1976, je lui ai proposé de faire un portrait d’elle, à partir de ses lieux. Nous sommes convenues de ne pas parler du contenu de nos futurs entretiens, ceci afin d’en préserver le naturel et la spontanéité. C’est notre complicité, notre confiance réciproque qui ont fait de ce portrait de Marguerite Duras ce qu’il est. Quand je revois ce film, je retrouve une Marguerite si vivante, si libre, qu’il m’arrive d’oublier qu’elle nous a quittés.»  Michelle Porte.

La porte de sa chambre d’étudiant s’ouvre. Et là mon fils. Un survivant. En voyant son visage blessé, je réalise qu’il aurait pu mourir. La mort s’est ratée… Pour combien de temps encore… C’est un survivant, un plus que vivant. Blessé dans sa chair, meurtri, mais vivant. J’aurais pu le perdre…

Jean-Baptiste me raconte. Le métro. Il a senti ses jambes faiblir, il a vu partir son corps. Et puis son réveil. Les pompiers autour de lui. Et puis le bord de la rame. A quelques centimètres du vide. J’ai dû beaucoup m’agiter pendant la crise parce que je me suis déplacé d’au moins cinq mètres entre l’endroit où je suis tombé et celui où je me suis réveillé. J’aurais pu passer sous un train.

Il a deux dents cassées, la lèvre fendue, la joue râpée, l’œil gonflé. Mon amour a mal. Je n’arrive pas à décoller mon regard de son visage. Il faut que je sois convaincue. Je scrute ses yeux. Il est vivant. Je l’interroge encore et encore. Qu’il me raconte, qu’il me dise comment la mort s’est vautrée. J’ai besoin de dompter le mal. De mettre des mots.

Épuisée, je dors une ou deux heures. Je tourne. Je retourne. Je me souviens des paroles de Sophocle : « Ils sont vivants les mots cachés sous la terre ». La terre est un lieu riche d’infinis présents. Nous avons tous des lieux où la mémoire s’accumule. Des fragments de vie rattachés géographiquement aux émotions. Paris sera ce lieu. Je ne pourrai plus jamais penser à elle, sans penser à lui. Paris aura ce visage déformé, blessé. Elle sera grise, pâle avec une croûte de sang séché au bord des lèvres… Paris sera aussi un hôpital, immense, un dédale de couloirs, d’appréhension. Plus tard. Paris ne sera plus jamais en paix… Et tous ces mots dits et tous ces mots non-dits. J’ai froid. Dedans.

Parce que l’écriture

Je prends une photo. Là. Pour te parler de l’écriture. Le texte est autobiographique. C’est difficile. Faire remonter à la surface la douleur. Je m’accroche.

Contre toute attente. Je ne suis pas si mal que ça. Alors je me dis qu’il est peut-être temps d’arrêter de me cacher derrière les métaphores et que les mots justes peuvent être dits.

Ils sont arrivés très vite, les maux. Les souvenirs ne sont pas encore des souvenirs. C’est un passé-présent-avenir que je ne digère pas. Un flot de mots, au propre comme au figuré. Un bouillon-brouillon de laboratoire.

Je commence par poser la matière. En vrac, en trouble, en plaie. La construction vient ensuite, sans aucune évidence. Les larmes aussi. J’écris les yeux mouillés. Je n’arrive pas à mettre la distance. C’est un déferlement d’eau, de mots, de phrases sans tête, de suites trop rapides. Un puzzle déconstruit de fragments brûlants.

Tu comprends ? Tu comprends ce que disait Duras – On ne sait jamais avant, ce qu’on écrit -…Je vois là sur la feuille une inconnue, si proche et si inconnue…C’est une mère. Plus une femme, plus une enfance lointaine. Juste une mère. Le monde, les autres ne sont qu’une utopie. Une irréalité en négatif. Leurs échos se perdent dans les trous noirs. C’est une mère qui a oublié que son fils est sorti de son ventre depuis longtemps, qu’il y a toute la distance des années entre lui et elle… C’est une mère qui s’égare, qui perd pied, qui avance parce qu’il faut qu’elle avance, pour gagner du terrain, pour… Elle ne sait plus… Elle a oubliée… Elle découvre aussi des portes avec poignée… Des poignées à enclencher… Les portes s’ouvrent et montrent d’autres pièces, d’autres couloirs… Elle avance… Encore d’autres portes… Un labyrinthe sans fin… Les heures passent… Les aiguilles de l’horloge s’entrechoquent… C’est une mère, plus qu’une mère… Je ne sais pas où je vais, mais j’y vais…

A la télévision… La France est devenue championne du monde du Handball pour la troisième fois en battant la Croatie 24 à 19, en finale à Zagreb.

Une finale France/Croatie. Un composé organique, celui de mon fils.. France par sa mère, Croatie par son père… Notre histoire est sans frontière. Une histoire d’amour à l’origine d’une famille. Un homme, une femme et puis les liens du cœur remplaçant les liens du sang. En dehors de toute vérité civile, le livret de famille s’écrit avec les sentiments, devenir le fils de son père à deux ans, prendre son nom, choisir sa filiation, sa famille, l’amour abolit les regards formatés. Nous créons un cocon recomposé, à l’abri du danger. Un père, une mère et deux enfants. Il est des miracles humains. ».

… »Mon fils raconte. Pour m’expliquer. Pour se convaincre.

Marguerite Duras est là. Assise à la table. Dans le jardin. Elle fume devant un verre de vin. Ses cheveux blancs fuient derrière l’oreille. Les lunettes sont posées sur le bord de son nez. Elle me regarde par-dessus. En reposant son verre, elle me redit qu’on ne sait jamais avant, ce qu’on écrit. Elle dit encore qu’elle est un écrivain sauvage et inespéré. Je souris. J’aime cette image « écrivain sauvage » comme indomptée. Ses paroles sont animales, brutes et instinctives. Marguerite est une voix singulière dans le dépouillement. « Écrire est un dépeuplement ». Je sens parfois sa nudité quand je la lis.

Je lui dis que j’étais entrée en Durasland en 1985 avec « Un barrage contre le Pacifique ». Elle a sourit. « Quand j’écris je suis de la même folie que dans la vie. Je rejoins des masses de pierre. Quand j’écris. Les pierres du Barrage. » Puis est venu « Les petits chevaux de Tarquinia ». Son regard part sur la gauche interroger ses souvenirs. Je n’avais pas à l’époque de visage à poser sur les mots mais je savais que Duras était une femme libre. Je lui ai dit. Elle n’a pas sourit, elle a écarquillé les yeux, étonnée. « Tous tes lecteurs savent ça ».

J’ai fui comme une coupable. Encore des examens à passer, a dit l’infirmière, je devais dire au revoir à mon fils. Je l’ai embrassé très vite, comme si ce n’était pas important, comme si j’allais chercher le pain, un sourire forcé, à tout de suite… Et j’ai fui. Sur le chemin du retour qui mène à sa chambre d’étudiant, je tremblais. Je tremblais de tout mon corps. Des secousses incontrôlables. Une envie de vomir. Qu’est-ce que je venais de faire ? J’aurais dû prendre le temps de le tenir dans mes bras, qu’il sente mon amour. Je l’ai abandonné. Odieuse mère, qui n’a pas le courage d’affronter la douleur de son fils. Effrayée par ses propres peurs. Je savais que je disais adieu à l’enfant que j’avais connu pendant 23 ans. Je savais qu’il ne serait plus lui. Je n’ai pas pu faire face. Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai laissé partir mon enfant sans amour. Je l’ai tué de mes propres mains. J’ai une honte indélébile accrochée à ma peau. Il est parti seul. Il affrontait peut-être le jour le plus important de sa vie. Seul. Sans mère. Où étais-je ?  Perdue dans mes angoisses de petite fille. Tu parles d’une mère courage ! A la moindre difficulté, je me réfugie dans la fuite… la seule réponse que je n’ai jamais opposée à ce qui me faisait mal… Je n’ai pas grandi.. J’ai le titre de « mère » mais pas le cran… Trop facile de balayer d’un revers de jambes à son cou, ses responsabilités… J’ai échoué lamentablement… je suis une mauvaise mère… Suis-je seulement une mère ?…Je n’arrive pas à me trouver des excuses. J’ai perdu mon fils. Me pardonneras-tu jamais ?

Je me tourne vers Duras. Son regard est froid. Elle dit qu’il n’y a pas de dernier baiser, parce qu’on ne sait pas que c’est le dernier baiser… Elle veut me convaincre, me raisonner…Mais moi, je sais… Je ne dis rien. Elle me répond quand même « Tu n’étais pas sûre ». Je n’étais pas sûre. Personne ne sait. Sauf une mère, parfois. Duras abandonne la psychologie quand elle écrit.  Elle décrit les méandres de la pensée, comme on pense. Je pense comme elle écrit.

Les mots s’apposent les uns à côté des autres. La juxtaposition donne le sens. Sans fioriture. Juste en étant. Ma pensée est synthétique. Mon écriture est brutale. Je ne connais pas les garnitures de la conversation, je ne connais pas les enjolivements du sentiment. L’état se vit tel quel. Parce que le mot est juste, posé là. A sa place. Qu’il côtoie un autre mot. Et tous deux disent. J’entends bruyamment les points de suspension… j’évite les virgules. Je ne connais pas les compléments en tout genre. Tout doit être dit en un mot.

Sommes-nous riches d’un vocabulaire précis, je ne sais pas. Sommes-nous riche d’un intérieur, oui. Tout est dedans. La question, la réponse, soi.

Écrire est toujours la tentative de comprendre, juste la tentative.

A un autre moment, Duras m’a dit :

« Je ne ferai plus rien pour restreindre ou pour agrandir ta vie ». Je n’ai pas compris. Elle voulait dire qu’elle n’écrirait plus. La littérature explore la complexité des voix de chacun qui s’entremêlent, les dits, les non-dits, le malaise de la transmission mise en évidence par les mots qui manquent. Elle n’écrirait plus pour que je vive par moi-même. Je lui ai dit que l’on se cherche toujours des mentors pour grandir. Qu’elle était mon mentor. Qu’elle était aussi ma référence de vie : vivre coûte que coûte en femme libre. Elle n’a pas répondu mais j’ai entendu qu’on ne pouvait pas vivre éternellement à l’ombre, qu’il fallait affronter la brûlure du soleil.

Plusieurs fois je lui ai demandé à quoi cela servait d’écrire. Duras m’a dit c’est à la fois se taire et parler. Écrire. Ça veut dire aussi chanter quelquefois. Écrire toute sa vie, ça apprend à écrire. Ça ne sauve de rien. J’ai vu passer une ombre derrière elle. Sa voix est tremblante, comme venue de la terre. « Ça fait peur d’écrire. Y a des trucs comme ça qui me font peur »

Je lui ai demandé si elle avait peur de la mort. Silence. Duras a dit qu’elle ne savait pas. Elle ne savait pas répondre. Elle ne savait plus rien.

Je m’accroche à ses mots. De tous ces jours, il n’y a eu que Jean-Baptiste et Duras. Comme un éternel retour de l’un à l’autre, des questions aux réponses, aux questions…

LE FILS ET LA MÈRE

Pièce en trois actes

ACTE I

Le fils est là sur le canapé. Il joue, une manette dans les mains. Les yeux sur l’écran TV. La mère entre dans la pièce.

Mère :

Tu es là.

Fils :

Ben oui. Où crois-tu que je sois ?

Mère :

Je ne sais pas. Je ne me suis pas posée la question. Tu es dans ma tête, dans mon cœur. J’ai des souvenirs. Des mots.

Fils :

C’est ça. Je suis dans ta tête.

La mère s’assoit à coté de son fils sur le canapé. Le fils continue à jouer. Il s’agite, fixe l’écran.

Mère :

Tu ne me parles pas. Tu ne me dis rien.

Fils :

Attends. Là, c’est un moment crucial. L’ennemi m’attend derrière la porte. Il faut que je me concentre.

La mère attend.

Fils :

Oh NON !

Mère :

Quoi ?

Fils :

Je suis mort !

Mère :

Je sais.

Fils :

J’ai perdu une vie. Mais bon c’est pas grave. J’en ai d’autres. Dans un jeu vidéo, on renaît à chaque partie.

Mère :

C’est pas comme la vie. Dans le jeu, on peut recommencer. Dans la vie, on ne peut pas. C’est comme ça que viennent les remords. Ceux de n’avoir pas fait, de n’avoir pas dit.

Fils :

Tu te poses trop de questions. C’est comme ça.

Mère :

Et toi, tu ne te poses pas de questions ?

Fils :

Non, ce n’est pas la peine

Mère :

Tu n’as rien à me dire ?

Fils :

Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?

Mère :

Je ne sais pas. Il y a bien des choses qui sont restées sans réponse. Il y a bien des choses là, qui traînent ?

Fils :

Allez va y. (le fils pose la manette). Tu me fais revenir pourquoi ? Va-y je t’écoute.

Mère :

En général, quand quelqu’un meurt, tout le monde regrette de ne pas lui avoir dit toutes ces choses à dire. Parler de l’amour, parler des moments heureux. Expliquer le manque, l’absence.

Fils :

Je sais tout ça. Tu n’as pas besoin de me le dire.

Mère :

Oui mais quelquefois on souffre de ces choses-là.

Fils :

C’est pour ça que tu m’as fait revenir ? Tu souffres ?

Mère :

Oui. Je ne me pardonne pas mes fautes.

Fils :

Quelles fautes ? Tu es ma mère. Je suis ton fils. C’est tout ce qui est important. Tout est dit. Tout est vécu. Allez, laisse-moi. J’ai une partie à jouer.

Mère :

J’ai l’occasion inouïe de t’avoir là, à nouveau, en face de moi, et toi tu préfères jouer. C’est bien ma chance ça, d’avoir un fils comme toi.

Fils :

Maman, c’est la troisième fois que tu viens me voir depuis l’opération, depuis que tu as un autre fils, ce n’est pas le moment, pas vraiment. Je suis occupé.

Mère :

Et c’est quand le moment ? le bon moment ?

Fils :

Plus tard..

Mère :

Je reviendrai tu sais.

Fils :

Oh oui je sais. Je te connais. Tu ne lâcheras pas si facilement. Allez laisse-moi, la partie recommence.

La mère se lève. Tous deux savent qu’elle reviendra.

ACTE II

La mère est assise sur le canapé. Le fils entre et ouvre le frigo. Il en sort une cannette de Coca-Cola.

Fils :

Tu m’attends ?

Mère :

Je n’attends rien de précis.

Fils :

Tu sais que ce que tu pourras dire, ne pourra rien changer ? C’est comme ça.

Mère :

Rien ? Tu es sûr ?

Fils :

Oui. C’est juste toi qui souffre. Moi ça va.

Mère :

Comment ça pourrait aller ? Je t’ai abandonné. Un fils ne peut se résoudre à voir sa mère partir comme ça. Comme si de rien n’était.

Fils :

Tu oublies quelque chose… Moi j’ai la chance d’avoir une deuxième vie.

Mère :

C’est une chance pour toi ?

Fils :

Oui. Parce que dans cette deuxième vie je me sens libre. Je peux réaliser mes rêves. Bien sûr il y a des instants d’absence, des instants en suspend. Mais ce n’est qu’un passage, la vie reprend. Et puis tu es là. J’ai ton amour.

Mère :

L’amour que je n’ai pas su te donner avant.

Fils :

Arrête de te triturer. Personne n’est parfait. On fait tous des erreurs. A un moment donné la nécessité de l’oubli s’impose.

La mère sourit. C’est tout l’amour que son fils lui porte.

Fils :

Ce dialogue est impossible. Tu parles à un fils qui n’existe plus. Parle plutôt à celui qui est vivant, l’autre. Je ne suis pas mort, je suis juste différent. Tu as la possibilité de tout recommencer. Tout le monde n’a pas cette chance.

Mère :

C’est vrai. Tu es vivant. J’ai de la chance… Mais tu sais, j’ai quand même perdu un fils quelque part… C’est difficile. A expliquer. Ton corps est le même, tes souvenirs aussi mais tu es un autre. Je vois bien que tu te comportes autrement, tu penses, tu dis des choses différentes.

Fils :

Tu te prends la tête pour rien. J’ai grandi, c’est tout. Tout le monde change. Malade ou pas.

Mère :

C’est vrai.

Fils :

Alors laisse la poussière de l’oubli recouvrir les choses. Comme il se doit. Le temps et sa poussière. C’est logique… Je suis déjà-vivant-encore . J’ai terminé une vie pour mieux revivre l’autre. Je suis chanceux. Il est trop tard pour ruminer le passé. La souffrance t’empêche de vivre.

Mère :

Je sais. Mais quand même.

Fils :

Laisse-moi. Je suis fatigué. Je vais me reposer.

Mère :

Ta tête te fait mal ?

Fils :

Non. Juste un peu le cœur. Mais ça va passer…

Mère :

Tu souffres aussi ?… Je le savais… Mes actes ne pouvaient qu’avoir des conséquences…

Fils :

C’est rien. C’est peu… J’aurais juste voulu que tu me prennes dans tes bras.

Mère :

Je sais. Je ne me pardonnerai jamais.

Fils :

Allez viens. Prends-moi dans tes bras maintenant. Et tout sera fini.

Le fils et la mère s’enlacent.

Fils :

Tu vois c’est fait. Tu peux te reposer maintenant. Dors.

Mère :

Je pose un ruban blanc sur nous. Et je ferme les yeux.

A la télévision…Palme d’or « le ruban blanc » de Michael Haneke.

ACTE III

Le fils se réveille. La mère le regarde.

Fils :

Tu es encore là ?

Mère :

Oui

Le fils se retourne sur le canapé.

Fils :

Laisse-moi dormir maintenant.

Mère :

J’ai oublié encore… Est-ce que tu me pardonnes ?

Fils :

Je n’ai rien à te pardonner. Tout est pour le mieux. Ne t’inquiète plus.

Mère :

Je t’aime tu sais.

Fils :

Je sais. Je l’ai toujours su. Je le saurai demain aussi. Quand on se verra tu m’embrasseras, tu me prendras dans tes bras. La mère et le fils se retrouveront.

Mère :

J’ai de la chance d’avoir un fils comme toi.

Fils :

Oui je sais. Rendors-toi. Tout va bien.

Le fils ferme les yeux. Les ouvre à nouveau.

Fils :

Je t’aime…

FIN

L’épée

Ma colère s’est apaisée.

J’accepte la maladie et son cortège de séquelles. Les crises d’épilepsie qui ponctuent régulièrement sa fatigue, les IRM qui suspendent le souffle et l’attente de chaque compte rendu du radiologue avec ses mots, médicaux et mortels. Les trous de paroles, ces quelques secondes d’absences qui rappellent le chemin à parcourir désormais, derrière la matière blanche. Le lent débit de ses mots, parce que la route est sinueuse et qu’il faut du temps, du temps pour arriver à la parcourir. La sensibilité au bruit, Jean-Baptiste dort avec des boucles Quies, la sensibilité à la lumière. Les silences contraints, toutes ces choses que Jean-Baptiste ne dira pas, tous ses cris, ses malaises, ses angoisses. Toutes mes inquiétudes que je n’exprimerai plus jamais.

La tumeur reviendra… Je ne crois pas en Dieu, je crois en l’espérance…

J’accepte l’épée de Damoclès…

Tout prend acceptation sauf l’inadmissible. La mort d’un enfant avant sa mère. Chaque jour est un jour de gagné pour la vie, chaque année retarde le couperet. Chaque décennie est un espoir… J’attends la première décennie…

Depuis je vis l’impuissance, le sable dans la bouche, la bile qui parfume les goûts. Depuis le monde a changé, il n’a plus d’importance.

Je repars à zéro.

Je me souviens de mes rêves, ceux que le quotidien nous fait perdre. Et je les rattrape.

J’apprivoise peu à peu ce que je suis, ce que je veux. Je délivre mes désirs enfouis. Je sens le parfum des lys, la chaleur de la couleur rouge et je vois l’horizon à nouveau comme une envie. Je vis enfin.

Le pas est fragile, peu assuré mais je pense à Jean-Baptiste, sa volonté, son courage et j’allonge la foulée. Mon fils m’a donné une seconde vie, je ne vais sûrement pas la gâcher…

Parfois encore, dans mon manteau de fourrure trop fermé qui m’étouffe, j’oublie de respirer.

JOURNAL II COMPOSTELLE

(Éditions Au pays Rêvé – 2015)

(Extrait)

Au début on se demande ce que ça va changer.

Le quotidien est brutal.

Très vite on se demande aussi pourquoi…pas de réponse, pas encore. Un bruit sourd qui enfle, envahit et résonne sous la peau. On se dit, je vais survivre. Je vais organiser ma vie, j’apprivoiserai le réveil, je ferai ça et ça. Je mettrai des garde-temps. Je me lèverai tôt pour profiter de la fraîcheur. J’écrirai. Surtout ne pas se laisser submerger, ne pas perdre son temps. Espace dérisoire. Ne pas glisser lentement dans le gouffre. Ne pas devenir gouffre. Furtivement la vision de son dernier regard. Très vite… comme un mirage … Effacer, ne pas laisser les idées noires m’engloutir Faire de ce moment, un temps de réflexion, mettre à profit. Urgence de ne pas mourir trop vite. Ne pas s’apitoyer sur son sort. Seule, on peut vivre, survivre,

Heureuse? Gérer au mieux l’absent…

« C’est de nos sens que proviennent toute vraisemblance, toute bonne conscience, toute évidence de vérité »(3)

Jeudi.« J’ai envie de partir ». La phrase, sa phrase est morbide. Sur mon visage, tous les stigmates du laisser pour compte. Respirer. « Je voudrais faire un bout du chemin ». La terre se désagrège. J’ai les pieds dans l’eau. Je me noie. « J’ai besoin de ta bénédiction ». Me voici élevée au rang de sainte. Avec une auréole grand angle, qui cache le soleil. Une sainte réalité de façade qui exauce les vœux. Au nom du père, de l’amant, de l’amour, Amen. Établir un processus de paix. S’oublier. Faire et donner. Comprendre l’autre. Au mieux, l’entendre. Lui parler de la pluie, du beau temps et du sac à dos. Se soucier d’une organisation. Faire semblant de. Ne pas poser la question du départ. Ne pas enclencher les compteurs. « Demain ». Le couperet développe la rumeur d’un été pourri…

Vendredi. Arles. J’ai découpé un cahier format A4 dans la largeur. Une partie pour lui. Une partie pour moi. Il écrira le journal de Compostelle, j’écrirai le journal II Compostelle. Celui que l’on ne raconte pas. Deux parties d’un tout. Le papier à l’œuvre. Histoire de ne pas oublier notre poison quotidien… « Drôle de départ. J’ai failli rater le train pour Arles. Le bus qui devait m’emmener à la gare est tombé en panne. Je n’avais pas de solution. Il restait dix minutes et plusieurs kilomètres à faire à pied. En discutant avec le chauffeur, il a remarqué la coquille accrochée à mon sac à dos. « Vous aller à Compostelle ? C’est bien. Je suis musulman, c’est un peu comme notre pèlerinage à la Mecque, on part chercher quelque chose et c’est le voyage qui répond. » J’ai souri parce que tous les hommes ont les mêmes aspirations. Un bus vide à croiser notre véhicule immobile. « Tu peux l’emmener à la gare, il va rater son train ». J’ai changé de car, j’ai pu prendre mon train. La grâce est parfois dans le regard des hommes. »

« Supprimer en soi l’idée de mérite ; il y a un grand achoppement pour l’esprit » (1)

Voie d’Arles. La plus ancienne des chemins de Compostelle

« Église Saint-Trophime, pastoral du tourisme. 12 rue du Cloître.

Édifice imposant de l’architecture romane provençale. Le statuaire du portail vous apporte le jugement dernier. Marcher dans la cathédrale c’est remonter le temps des hommes.

Demander le père Wauquier. Le père Wauquier n’est pas là. Un autre prêtre me remet la crédantiale. Je n’ai pas droit à un échange, un conseil, une parole. Il est 17H. Les portent ferment. Je sais que ce voyage je dois le faire seul. C’est déjà le cas… Je prends la route. C’est en tremblant que je fais mon premier pas. »

C’est une histoire de flou. Lorsque je lui demande pourquoi il est parti. « J’ai quitté la maison pour me fuir ». Peut-on se fuir ? Illusion d’un homme qui crie. Je sens sa douleur depuis quelques mois. Une chute, figure libre. Son âme est un jardin de pierre, les petits cailloux de ce qui reste à prouver. « Il y a beaucoup de choses que j’ai essayé dans le rêve, mais qui n’ont pas réussi ». Peut-on sublimer les blessures du passé ? Demain commence hier… « Je voulais vivre une balade sauvage. Les genoux écorchés. Les ampoules sous mes pieds. ». Petit soldat du refus… Celui de ne pas être… Un mec vidé qui attend la violence. Avoir ou non une tombe l’indiffère. Ce qu’il veut c’est une histoire…

La nationale sort de la ville et m’accompagne. Tout est simple, cohérent. La route est droite. Je vois l’horizon. Mes premiers pas sont naturels.

J’ai pris la décision de partir en quelques secondes, comme une évidence. Nous parlions, avec mon épouse, de ce chemin de Compostelle depuis plusieurs années. Et l’ambition de l’accomplir sur quelques saisons. Par tranche de quinze jours, pendant nos vacances. Et puis il y avait toujours un autre projet plus urgent, un autre projet plus important. Aller voir notre fils au Canada. Remettre en état le jardin qui ressemblait aux steppes de Mongolie. Changer les volets décrépis et grinçants. Installer notre fille dans sa nouvelle vie…Les années passent et je me sens vieux et épuisé. Depuis quelques mois je me pose des questions. Trop. Le chemin parcouru, la réalisation de mes envies, ma famille, moi… Un malaise permanent, un goût de sable gris… Et puis là, dans mes pensées, la solution naturelle. Compostelle. Peut-être une réponse… Au moins un bout de chemin… J’allais partir seul. Sans mon épouse. Je lui ai demandé son consentement. Il ne m’a pas fallu longtemps pour réunir ce dont j’avais besoin. Gamelles, réchaud, duvet, nourriture, cartes, livres, médicaments, pansements, rechanges, chaussures de marche. Tout était déjà prêt dans ma tête. Ma femme reste silencieuse. Perdue peut-être. Mais à ce moment-là, plus rien ne me retient.

J’aperçois au loin un pont, peut-être un aqueduc, comme une porte d’entrée sur le territoire de l’eau. Le crépuscule joue ses rouges flamboyants derrière les pierres antiques. Une belle vision à huis clos, rien que pour moi… Soudain je sens une violence, immense et minuscule, une attaque de moustiques par milliers, par million. Je n’arrive plus à respirer. J’ai beau battre des bras et des mains. Mes yeux, ma bouche, mon nez envahis d’insectes. Je n’ai pas de solution. Il faut courir vite, rebrousser chemin, fuir. Quelques centaines de mètres plus loin, je peux à nouveau respirer. Il me reste la mémoire d’un rideau de feu infranchissable et la brûlure de milliers de piqûres sur mon visage et mon corps. Renoncer. Comme un message. Un avertissement. Non. Je continue. Je rejoins la ville et je m’arrête dans la première pharmacie que je trouve. « Je vous donne ce que j’ai de plus répulsif. Vous en aurez besoin. ». Armé comme un chevalier de la cour d’Arthur, je reprends la route. Averti et aspergé du produit répulsif . J’ai franchi la première épreuve qui se présente à moi. Celle qui mesure la volonté du voyage…

« Je me suis fait rôdeur pour pouvoir frôler tout ce qui rôde : je me suis épris de tendresse pour tout ce qui ne sait où se chauffer et j’ai passionnément aimé tout ce qui vagabonde » (1)

Et là, le doute. L’ennemi silencieux. Ici l’ombre qui guette. Ne pas faillir. Ne pas penser. Si penser. Écarter les horreurs. Trouver le temps des grâces. Ne pas se voir, cinquante ans, moche et seule. Établir une histoire d’anti-rides. En attendant…

Je prends une carte. Je le suis. C’est mon voyage dans une guerre invisible. Un requiem pour oiseau migrateur. Marquer en rouge les nuits passées au loin. Faire de cet homme un héros très discret. Promenade blanche d’une légende qui marche. Le suivre d’un regard intérieur, à corps et à cru. J’établis la liste des pensées correctes. L’Adagio des épreuves. Je suis prête à croire à la carte des jours. En attendant…

Les personnes qui habitent le long des chemins de Compostelle ont l’habitude du pèlerin. L’accoutrement trahit la cause : bâton de pèlerin, sac à dos, chapeau ! Une belle image d’Épinal ! Ce que ces personnes savent aussi c’est que ce pèlerin a quelque chose à régler…

J’ai perdu beaucoup de temps avec l’histoire des moustiques. La nuit tombe et je ne suis toujours pas à l’étape suivante. J’entends derrière mon dos une fourgonnette arriver, je tends le pouce. L’homme qui conduit, une cinquantaine d’années, les cheveux gris sauvage, un ventre bien assis derrière son volant. Face au pèlerin, il sait pouvoir s’épancher, il comprendra… Il est plombier et sa vie ne lui convient plus. Les horaires envahissants, les déplacements, toujours sur la route, l’absence de vie de famille. Il en a marre. Alors il va tout plaquer et s’acheter un camion à pizza ! Ne travailler que quelques heures, près de chez lui… Une sorte de paradis… Je ne dit rien. Cela me replonge des années en arrière. Au début de ma carrière professionnelle. J’étais très instable. Sans cesse quelque chose qui ne convenait pas. Je changeai de travail fréquemment. Toujours sur un coup de tête… Plus tard je me suis rendu compte que le problème n’était pas le travail mais moi. J’ai changé ma façon de voir la vie et j’ai trouvé la régularité professionnelle. On peut décider de saisir le côté sombre des choses ou de se tourner vers la lumière.. Peut-être que si cet homme prenait le chemin…

« Et qu’est-ce sinon des fragments de notre propre moi que vous voudriez écarter pour devenir libre ? »(2)

Dans l’évier, Beyrouth. Les assiettes s’entassent, les verres se frayent un chemin entre deux couteaux et une cuillère. La casserole pleine d’eau accueille les autres couverts. La passoire surnage laissant passer l’eau huileuse par ses pores. Les marais de Miami. Faire couler l’eau très chaude pour dégraisser, injecter le liquide vaisselle au cœur de l’éponge, une, deux pressions cardiaques pour répartir le produit. Le geste leste, sur, recouvre les verres de mousse blanche dessinant la carte géographique d’un pays nouveau. Les assiettes jouent les frisbees inuits, les couverts entament une nouvelle partie de mikado, la passoire et la casserole jouent des coudes dans l’espace étriqué, à qui restera Iceberg émergé sans perdre la face. L’évier se transforme en hiver à Moscou, la mousse-propre-blanche habille de dentelle les contenants/continents du dernier repas. Un pipeline aqueux déverse le Mississippi sur les céramiques lustrées, les inox flamboyants et les verres invisibles. Tout brille. Tout glisse. L’égouttoir se charge de recueillir la ménagère liftée laissant la pile en pataugeoire à cochon. La force centrifuge du bouchon de bonde aspire le souvenir visible de la vaisselle laissant aux soins de l’éponge d’effacer toute trace, toute empreinte. Il ne reste que la satisfaction de savoir que rien ne s’est passé.

Samedi. Saint Gilles

Saint Gilles. Abbatiale. Sur la façade, un livre de prière, l’ancien et le nouveau testament. Ses inspirations romanes, gothiques et orientales en font sa singularité.

Arrivé à Saint-Gilles tout est fermé. Il est tard. Ne trouvant pas un endroit où m’installer pour dormir, je sors de la ville direction Vauvert. Je traverse un hameau de deux ou trois maisons et plus loin un peu surélevé, j’aperçois un ancien corps de ferme recyclé en résidence secondaire, vidé de ses habitants. Une grange est ouverte. Sur le parterre en bois soutenu en contrefort, une vielle 4L sous une bâche poussiéreuse, un morceau de charrue pour casser les mottes de terre, une chaise, de vieux meubles oubliés. J’aménage un coin avec de vieux cartons, la chaise et une table brinquebalante. Le réchaud sorti, de l’eau, une soupe lyophilisée et la lueur d’une bougie. Je passe ma première nuit dehors. L’excitation, les difficultés de la journée, un duvet chaud et l’absence de bruit. Je m’endors profondément, laissant toutes les questions devant la porte béante. Le ciel, loin des villes…

« Tout ce qui est profond aime à se masquer » (3)

« Je te manque ?…Non… Moi oui, tu me manques ». Cupidon est une ordure ! J’ai sa flèche dans le ventre. État d’urgence ! Les tripes à l’air. Je compte les méandres de l’intestin. Le souci du détail pour ne pas entendre les cris d’une exécution ordinaire. Respiration du petit chien. Ré-oxygénation du cœur. S’accrocher à la liste des pensées correctes. Comment va la douleur ? Elle se garde à vue. Le combiné du téléphone raccroché, je m’agrippe au temps des portes-plumes, écrire, écrire, écrire. Sans marge d’erreur. Sans marge tout court. Ne pas laisser de place aux commentaires. Démission littéraire.

6H. Le réveil. Levé du camp. Thé. Barres céréales. Retour à l’abbatiale de Saint-Gilles. Visa de la crédantiale. Le guide de Compostelle qui me permet de me déplacer, indique que cette partie du chemin jusqu’à Montpellier, se fait sur goudron, en partageant son espace avec les véhicules. Pas ma tasse de thé, le goudron, je préfère la terre et les cailloux. Ce n’est pas une étape indispensable aux valeurs du chemin. Je prends le bus pour Nîmes puis le train pour Montpellier.

Quelque part mon « début » de parcours n’est pas glorieux. J’ai en vingt quatre heures utilisé plusieurs moyens de transport motorisés, loin de l’esprit du pèlerin qui ne marche qu’à pied, en vélo ou à cheval ! C’est difficile « d’entrer » dans le chemin. Et ces premières étapes ont fait naître une culpabilité qui ne m’a plus quitté pendant plusieurs jours. Je garde un goût amer, un remord, une honte bue… Parce que c’est le genre de chose qu’on ne raconte pas à l’autre, le pèlerin, le puriste, qui lui a tout fait à pied !

« l’incertitude de nos vies nous tourmente toute la vie. Que te dirais-je ? Tout choix est effrayant, quand on y songe : effrayante une liberté qui ne guide plus un devoir. C’est une route à élire dans un pays de toutes parts inconnu, où chacun fait sa découverte et, remarque-le bien ne la fait que pour soi » (1)

Les jours perdent leurs noms. C’est un flux. Un mouvement perpétuel qui grossit, s’éclaircit et gronde à nouveau. Le manque appelle la compensation. Il faut remplir le vide. Je ne sais remplacer la névrose que par la nourriture. Faire le plein, vite. Tout ce qui pénètre dans la bouche. Sel, sucre, lourd, léger, chaud, froid. Sentir l’estomac farci, déborder de toutes parts. Juste ça. Dépasser la ligne, la perdre. Vite. Remettre les capitons sur les hanches. Enrober. Une couche de graisse moelleuse autour du cœur. Éponger la souffrance. Tout pénètre par le tube digestif. Ingurgitation du comestible. Douleur localisée : l’estomac. Le ventre a pris la place du vide. Le supplice permet de vérifier qu’on est vivant. Et puis il y a l’obsession. Une descente vers le bas. Loin de tout comportement à respecter. Il reste encore des gâteaux dans le placard. Encore une part de pizza au frigo. il reste encore « à engouffrer ». La pensée se résonne en écho de spleen/plaisir. C’est absurde. Ridicule ! Il y a longtemps que tu n’as plus faim. Manger pour d’autres raisons. La conscience se débat derrière la glotte. Stopper le lent suicide… Balayer d’un revers indifférent. Dégage ! Je m’arrête quand je veux ! Je sais domestiquer l’excès… J’ai le droit de me détruire, si je veux… La porte du frigo s’ouvre. La vue rafraîchit mon corps. De la clayette à la bouche, là debout. Pas d’intermédiaire. Fromage, pomme, fond de chou-fleur au gratin, pâtes en sauce, tomate, la part de pizza… C’est suffisant.. Yaourt nature, tranche de saucisson, crème de marron, jambon… STOP ! La porte se referme à contre-envie. Le blanc électroménager renvoie un image floue, corps plein à satiété. Plein à vomir. Essuyer ce qui dégouline sur le menton. Pas trop se pencher, pas trop se plier…

A la sortie de Montpellier, direction Saint Guilhem-le Désert. Le chemin prend enfin les voies naturelles. La nature se densifie et l’humidité de la terre exalte les odeurs d’humus et de plantes aromatiques. En approchant de Grabel, j’entends le bruit de l’eau. L’eau qui court sur les galets, contourne les rochers et poursuit sa route coûte que coûte vers son ultime voyage, la mer. Au détour d’un talus, la source jaillit d’une grotte. Un bassin de vingt mètres de diamètre. Au milieu de ce bassin, un homme, de l’eau jusqu’à mi-cuisse. Un « sans domicile » à première vue. Je m’ approche. Penché sur l’eau il lave son linge. J’attends qu’il ait fini pour faire de même, à mon tour. L’homme est sûrement du coin. Quand il sort de l’eau, il croise mon regard d’un sourire. « C’est un bon plan que vous avez là…Oui, y’a rien de mieux que les Fesses de la belle-Mère !… Même les éléphants de Napoléon ont fait trempette ici… » Son discours décousu donne à l’homme une couleur locale sympathique. Je ne garantis pas la santé de son esprit mais j’apprends deux choses grâce à lui : ce lieu a un nom et une histoire…

La source est froide. En tenue d’Adam je m’applique à redonner à mon corps et à mes vêtements une odeur convenable. A l’entrée de la grotte, je peux voir le sol sablonneux, de l’eau claire éclairée par les rayons de fin de journée. Le froid ressert ma peau, mes muscles et la circulation des liquides vitaux. Je sens mon corps se raidir et devenir de bois. La piqûre glaciale régénère mon énergie. Je ne m’attarde pas mais en sortant de la source, je suis un nouvel homme.

« Tout être est capable de nudité ; toute émotion, de plénitude » (1)

L’absence de ta vie résonne en moi, comme un écho à l’absence de mon père. Les images du passé cherchent leur cicatrice au présent, j’ai convoqué les fantômes. Je vous inocule l’envie. Je vous remets de la lumière dans les yeux. Je montre le chemin et je vous donne des ailes. Vous partez. Et moi je reste. Je perds les hommes facilement, c’est une manie. Je suis attachante, un temps, je suis détachante, un autre temps. J’ai la route dans la tête, eux au bout des pieds. Ils me disent qu’ils m’aiment. Ils partent… Il ne me reste qu’à éponger le vide. Remplir le quotidien de petites choses insignifiantes. De petits mots. De petits maux.. Un bric-à-brac qui s’entasse. Je m’accroche à mon stylo. Ils sont partis moi je reste.

1 – Les nourritures terrestres – André Gide

2 – le prophète – Khalil Gibran

3 – Par de là le bien et le mal – Friedrich Nietzsche…

Le corps liquide

(Éditions A l’Art Plume – 2011)

J’ai senti venir la brise.

Les nouvelles qui flottaient, étaient pour moi.

Enfin, je crois.

Qu’y-a-t-il derrière des persiennes fermées?

Toutes ces vies de l’ombre

Éclaboussées…

La chaleur est dedans,

Étouffante.

J’y ai cru, mon amour.

Une femme écarte le rideau.

Derrière la fenêtre fermée, elle regarde les autres.

La cendre de la cigarette consume sa vie.

Le pot de fleur qui lui sert de cendrier

Est tombé, la semaine dernière.

Depuis, elle jette tout ce qui est fini,

Directement dans la rue.

Elle s’est jetée un Mardi.

Je suis à l’ombre d’un arbre qui a 400 ans.

J’ai chaud de tant de vie!

Mes premières chaleurs depuis que tu es parti.

Amour.

Substance dure et compacte de l’intérieur.

Je te bois

Tu me bois

Il se bois

Nous nous boyons

Vous vous boyez

Ils se boient.

Ce qui me reste de toi.

Humeur liquide secrétée par l’œil.

Je te larme

Tu me larmes

Il se larme

Nous nous larmons

Vous vous larmez

Ils s’alarment.

Avec ton silence…

Mouillage intact pré-fabrique l’alibi réversible.

Tu fais mon autoportrait.

Sous surveillance.

Mon corps essore ses eaux.

Passer la langue sur…

Je te lèche

Tu me lèches

Séduire.

Je t’allèche

Tu m’allèches

Je règle la justesse de ton instrument.

Je t’accorde..

Qui sert à attacher.

Je t’attache à mon souffle

Tu m’attaches à ton geste.

A l’extrémité de la surface,

Se rendre à, dans, auprès de,

Perdre le sens de l’ouïe

Très appliquée.

Je me tends

Tu te tends..

Fermer une ouverture.

Je te bouche

Tu me bouches..

Montée de la mer.

Ôter la peau.

Je paie ce que je dois.

Je m’acquitte!

….Tu me laisses des mains avec des souvenirs aux doigts.

*

Je t’intérime

Tu m’intérimes

Il s’intérime

Nous nous intérimons

Vous vous intérimez

Ils s’intériment.

A cent lieues.

Là où le passé n’est plus que le passé,

Là où le temps presse de ne pas être écrit.

Il me regarde. Moi.

Je voudrais être en congés. l’intérim suivra.

Y-a-t-il une autre solitude?

Ses yeux interrogent.

Les pièces publiées, aussi brèves soient-elles, sont écrites.

Les mots sont dits.

Une soirée longue dans le salon rouge.

Deux dangereuses marches à descendre..L’angoisse au pied.

Dire, lui dire. Démentir. Dément…tire.

Écrire une nouvelle pièce.

Une pièce nouvelle.

Et rester, au demeurant.

Je te demeure

Tu me demeures

Il se demeure

Nous nous demeurons

Vous vous demeurez

Ils se demeurent.

Est-ce que je peux traverser ma vie, comme si je ne la connaissais pas….

Ta douceur à la nuit tombée, ton silence face aux mots d’amour, aux mots de haine.

Je me promène du côté sauvage et toi, tu ne dis rien.

Je te quitte.

Je te pique. Je blasphème. J’invente. Je te jure. J’argumente. Je parjure. Je crache. Je mords. Je justifie. Je me tais. Je crie. Je pleure. J’attends. Je reprends. Je m’essouffle. Je respire peu…Tu ne dit rien.

Je suis mise en dégâts, la flamme vacille encore,….A toutes fins utiles.

Se séparer de.

Je te quitte…

*

Laboratoire d’expérimentation.

Je traverse. Comme on traverse une place publique. Au milieu d’inconnus. Mon corps est allongé sur ce lit d’hôpital. Autiste de ses maux, il se repose dans la tempête. Abandon forcé, sauvage. Les médecins. Les armes leur appartiennent. La victoire aussi. Il s’agit de ma vie. Passer la frontière….Garder l’envie de continuer…Et si….Contrôle. Confiance. Terrorisée. Je me rends!

Je me rends

J’y vais

Je marche de l’avant.

Mon corps est une armée

Qui défend son donjon.

Au dernier étage.

Tous les hôpitaux ont un dernier étage.

On va ôter la parole.

On va ôter le cerveau.

On va ôter une partie de moi.

Dedans il y aura moi.

Dehors il y aura l’autre moi.

Cette inconnue…

Que faut-il faire pour se sauver du froid?

J’ai décidé d’arrêter les visiteurs.

Les visites sont insoutenables.

Il y a des phrases mortes dans toutes ces conversations.

Je te visite

Tu ne me visites pas

Il me visite

Vous me visitez

Il ne me visite pas.

Je récapitule pour ne rien oublier.

Je passe, je repasse, chaque moment de ma vie.

Je te repasse.

Je te repasse.

Je te repasse.

……….

Tracer une figure,

Des caractères sur une matière dure.

Je te grave

Tu me graves

Il se grave

Nous nous gravons

Vous vous gravez

Ils se gravent.

Je récapitule pour ne rien oublier de toi.

Je sors demain.

Adieu, mon bel amour.

L’hypothèse de ta mort est solide.

Saveur aigre-rude, désagréable.


Je t’amère

Tu m’amères…

Je perds ma lumière.

Je prends la tienne.

La nuit transforme les chats, les hommes aussi.

C’est parce que les ombres ne sont plus que tu n’existes plus.

Plus de profondeur.

Plus de volume.

L’aplat de la feuille Canson.

Je t’aplats

Tu m’aplats

Il s’aplat

Nous nous aplatons

Vous vous aplatez

Ils s’aplatent.

Tu es parti sur le chemin des non-retour. Tu emportes ta vie, la mienne et le regret. Tu ne parles pas. Tu préfères me toucher en silence.

Mouche!

Mouche qui se noie au fond de la vodka.

Transparence de vodka, qui couche les amours, dans les draps de papier d’un cahier d’écolier.

Mouche!

Je te mouche

Tu me mouches….

De mon visage coule le bonheur indécent que tu m’as donné.

De ton visage fige le vide.

Mouche!

J’ai trouvé un prétexte.

Il faut bien un prétexte pour tuer.

J’ai tué le temps.

Personne ne parle pour ne rien dire.

Alors…

*

Samedi.

S’éloigner, momentanément.

Je t’absente

Tu m’absentes

Il s’absente

Nous nous absentons

Vous vous absentez

Ils s’absentent.

Dimanche.

Je me suis enfuie.

Les paroles se sont échappées. Les gestes aussi.

Ça m’échappe depuis longtemps, les gestes.

Je t’échappe

Tu m’échappes

Il s’échappe

Nous nous échaprisons.

Lundi.

Qu’est-ce que je peux apprendre d’un autre que tu ne m’as appris?

Qu’est-ce que je peux attendre d’un autre que tu ne m’as pas donné?

Qu’est-ce que je peux espérer ?

Mon amour.

.Le corps liquide.

Mon âme embryonnaire

chez le tatoueur

A retrouvé ton nom, mardi.

Une journée à trottoirs

(Éditions En Contre Haut – 2014 – Épuisé – Livre d’artiste)

« A l’orée de l’air, une étoile se fait jour »

André Du Bouchet

A Darinka

J’habite dans mon ombre.

La rue est étroite. Les balcons se touchent.

L’immeuble d’en face est vide.

Je suis fille unique.

Effacer le nom des rues pour oublier le passé.

Retour à la page blanche.

Celle que l’on n’a pas encore écrite,

J’inspire. Je m’inspire. J’inspire, je m’inspire, Ainsi viennent les mots.

…Pour ainsi dire…

Ma ville. Mon urbain, bien bétonné. Des avenues bien droites. Des croisements disciplinés. Le bitume est tracé. Suivre les lignes au sol.

Ai-je le choix du parcours?

De grands immeubles haussmanniens. Des artères en kilomètre. Du gris, du sale. Ni haut, ni bas, de l’horizontal.

Les pavés sculptent la plante des pieds. Dans la douleur.

Je ferme les yeux. Je m’échappe.

L’impermanence de l’imperméable.

Pour ne pas oublier..

J’ai pris une photo. J’ai envie de la rendre…

Dans ma ville, il y a une gare. Pour partir, si je veux..

Être dans un train à 300km/h et vouloir rester sur le quai.

Rien qu’une minute…Chiche! Pour voir!

Peut-on empiler du temps? Pour ne pas le perdre, ne pas se perdre.

Dans mon itinéraire je suis marquée au fer rouge.

Je cherche la coupure. Pour vider les mots de leurs images.

Redevenir des syllabes, des lettres.

Une énumération de lettres.

Ne plus avoir de sens. Juste un son.

Un alphabet qui se répète, qui se répète, qui se répète..

Parfois. Parfois. Parfois, je sacrifie les livres.

De la couleur, de la couleur, de la couleur. Vive!

J’en ai besoin..

La route c’est une page à chaque fois.

Une page blanche.

Bien peu emmène leurs bagages quand ils partent.

Je suis partie.

Délicieusement anachronique. Mes poches étaient pleines.

Prendre tout droit. Au feu tourner à gauche. Attention sens interdit!

ADDICTS.

Cette phrase est fausse.

Je parle d’entrailles. Des mises à nu de l’intérieur.

L’intime disparaît dès qu’il se montre.

Je disparais chaque jour un peu plus..

J’ai le même mascara que Beyonce…

La rue à droite. La rue à droite. La rue à droite. Point de départ.

Je pense en stéréo.

Chapitre UN.

Le chiffre noir. Gravé.

Passons au DEUX.

Les mots creusent une tombe plus profonde, plus froide.

Se taire. Se taire. Se taire. Pour survivre…Poursuivre.

Quelques sanglots écartent encore le silence.

On est encore plus seul au milieu de rien.

Le feu a pris le devant de la scène.

La borne à incendie au coin de la rue, est vide.

Laisser faire. Laisser faire. Laisser faire.

Le désir c’est fragile il faut souffler dessus.

Se coucher, là, au milieu du croisement.

Fermer les yeux. Attendre.

Ne plus avoir envie.

C’est une journée à trottoirs aujourd’hui.

Ils se déplacent comme des murs.

Franchir…

La femme est un avenir. Je voudrai être un présent.

Je sens sur ma peau la douleur des siècles.

Ils me pèsent.

Je suis l’archive en vie d’un combat.

Un hommage au quotidien de l’humiliation, de la honte, englouties sous les mœurs.

Justice sans justice. Super!

Qui suis-je?

Qu’ai-je?

Incertain du destin

De quoi demain?

C’est le malaise des trottoirs. Vouloir être aimer sans s’aimer.

Construire la ville. Se construire.

Détruire l’autre contre. Contre/truire pour devenir soi.

Il paraît que j’existe.

Triomphe, au sein de ce qui nie..

Pictural qui planifie, décision de comportement, on peut tout contrôler, éradiquer, réduire à merci, à néant.

Doctrine de parent.

Un trottoir permet d’aller droit. Bien droit.

Correction paternelle.

Un trottoir indique la direction.

Correction maternelle.

Il y a des jours où les trottoirs m’emmerdent!

Je m’affirme, reconduite de toile en toile. Place au hasard?

N’est pas prévu au « programme »…

l’imprévisible qui survient.

Demi-tour. Vitesse illimitée. Danger à signaler.

Je reviens.

La survenue de ce qui est plus fort, prend dimension d’aventure.

Je manifeste en silence.

Détail-miroir vers détail/miroir et d’une ligne à l’autre.

Comme une mécanique.

On ne m’attend pas là.

Tout semble m’exclure

« Les modifications involontaires de la graphie, portent au sein d’un accent particulier le portrait d’une adolescence banale. les erreurs se glissent. »

Un arrêt de l’horloge corporelle.

Stop. Regarder à gauche et à droite pour traverser.

Trauma singulier de l’horloge, pensées constituant les minutes qui s’acharnent. Déformation de la difformité. Visuel amplifié.

Terrorisée. Terrorisée. Terrorisée.

Ce n’est pas si simple.

Des sujets sont repris, difficile à admettre, les événements.

Réel identique, au sein de ce qui épargne autrement.

Le travail clinique peut panser pour chacun.

Se mettre en danger. La seule solution!

Impuissante à échapper au singulier.

Je reste des heures durant dans l’isolement: il n’y aura pas de suicide.

Pour être moins bruyante.

Me taire. Me taire. Me taire.

Chaque jour est un jour suivit d’un lendemain. Poils aux mains.

Encore un trottoir!

Il faut choisir sa route. Coûte que coup! Aller de l’avant.

C’est où le nord?

Suivre les panneaux. Ne pas réfléchir.

Il y a 5 jours dans ma vie.

Je suis au deuxième jour.

Avoir un poisson rouge

Tu crois que ça m’aiderait?

Ados

Gros bobos

Descend du trottoir

Qu’on en parle!

Question:

La fonction du trottoir?

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